Collecter des données genrées

Pourquoi collecter des données genrées ?

Joni Seager, géographe états-unienne, exprime que « ce qui est compté compte » (« What gets counted counts »). Elle signifie par là que les données ne sont pas un instrument neutre. Au contraire, elles sont construites et choisies. Les données disponibles traduisent des choix, politiques, qui ont des conséquences réelles sur la prise de décision. De ce fait, s’il y a un manque global de données sur le genre, c’est parce que certaines questions ne sont pas posées.

Les normes de sécurité routière en sont un exemple flagrant. La plupart des accidents mortels sont causés par des hommes, alors que la plupart des mort-e-s sont des femmes (conducteur-ice-s exclu-e-s). Les passagers hommes ont donc plus tendance à survivre que les passagères femmes. Ce différentiel s’explique par le fait que les normes de sécurité des voitures sont en réalité basées sur des crash-tests, où le mannequin utilisé pour établir la sévérité des dommages est calqué sur un gabarit d’homme moyen. Par conséquent, une voiture qui a un score de sécurité de 5/5 est en réalité sécurisée pour un homme. Le masculin devient le neutre par défaut.

Dans la même veine, dans la solidarité internationale, les données sur la pauvreté ont longtemps été collectées au niveau des foyers ou des ménages. La pauvreté ou la richesse relative des ménages était donc agrégée sans distinction entre les personnes qui composent le foyer, lissant ainsi les inégalités présentes en leur sein, notamment entre l’homme et la femme dans les foyers hétérosexuels, ou entre les parents et les enfants par exemple.

Ainsi, les données reflètent nécessairement un point de vue : les méthodes, les questions posées, les biais de construction, etc., influencent ce que les données nous disent. C’est pour cela qu’il est essentiel d’avoir des données genrées : des données qui mettent en exergue les différences selon le genre des personnes interrogées. Cette logique s’applique aussi à d’autres dimensions de rapports de pouvoir comme l’origine ethnique, l’âge, la classe sociale, etc. L’approche de genre intersectionnelle permet ainsi d’affiner nos compréhensions des dynamiques sociales qui produisent les inégalités dans nos champs d’intervention et d’agir en conséquence, au plus près des besoins des personnes.

Et ce n’est pas tout : depuis une cinquantaine d’années, grâce à la montée des études féministes et de genre, les données genrées deviennent de plus en plus courantes et connues. Elles montrent qu’il existe des effets genrés différenciés ou des dynamiques genrées à l’œuvre dans l’ensemble des champs d’intérêt des politiques publiques et des politiques de développement. Pourtant, les modalités d’actions et les décisions publiques restent pour la plupart aveugles à ces enjeux. Il y a donc un enjeu fort à reconnecter les données à l’action et à replacer les enjeux et objectifs de transformation et de changement au cœur de la prise de décision, via les données genrées.

Méthodologie et posture de collecte de données genrées

La collecte de données genrées relève d’un exercice itératif et continu : loin de se dire que ce travail ne peut être réalisé qu’à un moment précis d’un projet (même si c’est la façon la plus accessible de le faire), tout système de suivi-évaluation peut intégrer une perspective de genre intersectionnelle, même s’il n’a pas été pensé comme tel à la base. L’enjeu principal est d’aller au-delà des seules données désagrégées, et de s’intéresser aux inégalités, aux différences d’effets et aux dynamiques de pouvoir qui les sous-tendent.

L’approche intersectionnelle de genre vise à faire des systèmes de suivi-évaluation un outil réactif et transformatif pour que les organisations puissent prendre des décisions spécifiques et informées pour créer un changement social en faveur de l’égalité de genre.

La collecte de données genrées repose sur 3 piliers :

  • La collecte de données genrées implique une volonté affirmée de générer du changement, au-delà d’un usage instrumentalisateur du genre. On ne collecte pas des données pour le plaisir de les collecter : les données doivent être utiles et servir réellement au pilotage et au suivi de l’action ;
  • La démarche de collecte doit être consciente des effets négatifs potentiels induits, dans une logique de « Do No Harm », et chercher à les mitiger en n’aggravant pas la vulnérabilité des participant-e-s.

Exemple : On ne collecte pas des données sur les violences basées sur le genre ou l’orientation sexuelle si elles ne sont pas réellement utiles au projet. Au-delà de la question de la sécurisation des données, ces questions peuvent heurter ou être mal reçues. Il est évidemment impensable de poser ce genre de question à une participante en la présence de son mari…

  • La collecte de données n’est pas un filet jeté à la mer. Elle doit être précise et en lien avec les indicateurs du projet et leur périmètre. Les questions formulées, ou les méthodes de collecte de façon générale, doivent être adaptées et pertinentes par rapport au contexte où elles seront posées ;
  • Les indicateurs et les méthodes qui en découlent doivent être construits avec une visée transformative, et refléter les changement espérés et établis dans le cadre du projet.
  • Les méthodes de collecte employées doivent favoriser la participation des participant-e-s et valoriser leur connaissance située ;
  • Les indicateurs doivent aller au-delà du quantitatif, pour mixer qualitatif et quantitatif. Il s’agit aussi d’employer des indicateurs genro-différenciés, genro-spécifiques et de genre (voir ci-dessous) ;
  • Les données primaires (celles que vous collectez vous-même) doivent être enrichies, contextualisées et triangulées avec des données secondaires (données collectées par d’autres organisations, données de statistiques nationales, des Nations Unies, etc.).

Différents types d’indicateurs pour mesurer le genre

Ici, le F3E propose une terminologie qui reprend le préfixe « genro » plutôt que « sexo » dans la mesure où celui-ci est inexact. Les démarches de collecte de données ne collectent pas des informations sur le sexe (à moins que vous alliez voir ce qui se passe dans le pantalon des personnes que vous accompagnez…).

On parle donc de trois types d’indicateurs pour mesurer le genre : les indicateurs genro-différenciés, genro-spécifiques et de genre.

Les indicateurs genro-différenciés

  • Ce sont des indicateurs désagrégés selon le sexe/genre des personnes.
  • Ils mesurent les écarts d’effets ou de statuts entre hommes et femmes.
  • Ils doivent être systématisés.

Exemples : 

  • Le nombre de femmes et d’hommes dont l’activité est financée dans un projet.
  • La perception des hommes et des femmes sur la facilité d’accès à un financement.

Les indicateurs genro-spécifiques

  • Ils mesurent des dimensions qui concernent un genre particulier ou qui l’impactent de façon disproportionnée.
  • Ils rendent compte des problématiques spécifiques.
  • Ils complètent et approfondissent les indicateurs genro-différenciés.
  • Attention à ne pas oublier les hommes !

Exemples : 

  • Le pourcentage de femmes qui estiment utiliser leur argent comme elles le souhaitent.
  • L’opinion des hommes sur les femmes qui gagnent plus d’argent que leur mari.

Les indicateurs de genre

  • Ils expliquent et analysent les différences identifiées.
  • Ils renvoient aux normes de genre, aux rapports de pouvoir, aux perceptions, aux rôles sociaux.
  • Ils sont construits à partir d’une analyse de genre.

Exemples : 

  • Le pourcentage de femmes et d’hommes qui estiment que les décisions du foyer doivent être prises de façon égalitaire
  • L’opinion des pères et des mères sur la capacité des jeunes filles à avoir un emploi sans être mariées

Attention ! Les indicateurs de genre peuvent aussi être genro-différenciés ou genro-spécifiques ! Les catégories ne sont pas mutuellement exclusives.

Les incontournables de la collecte de données genrées

  • Choisissez des horaires appropriés pour permettre au plus grand nombre de participer. Il serait dommage d’organiser votre atelier un jour de marché qui empêcherait la plupart des femmes que vous accompagnez de participer. Pensez aussi à la saisonnalité, notamment dans des contextes ruraux, pour favoriser la participation de toutes et tous !
  • Les conditions d’organisation doivent aussi être adaptées aux us et coutumes locaux. Si les participant-e-s s’attendent à recevoir un perdiem, ou à se voir offrir le déjeuner, il vaut mieux accéder à ces demandes plutôt que de s’y opposer par principe.
  • Il faut proposer un cadre sécurisé et sécurisant, notamment lorsque vous collectez des données sur les normes de genre. Vous pouvez par exemple organiser des ateliers simultanés, avec les hommes d’un côté et les femmes de l’autre, notamment pour garantir que les femmes puissent être présentes et pas écoutées ou surveillées par les hommes de leur entourage.
  • La préparation en amont est essentielle : pensez à revoir et discuter de vos questionnaires, questions, de la terminologie utilisée avec des personnes concernées pour voir si elles sont appropriées, claires et compréhensibles.
  • N’hésitez pas lors de ce travail de préparation à traduire vos questions dans les langues parlées par les communautés avec lesquelles vous travailler pour permettre à aux personnes de s’exprimer dans la langue dans laquelle elles sont les plus confortables. Cela permet aussi de vérifier de quelles façons les vocables utilisés sont transférables ou traduisibles dans les langues parlées par les personnes concernées.
  • Il est essentiel de systématiquement introduire pourquoi et comment les données collectées seront utilisées ! Les données ne sont pas que des chiffres, elles traduisent les vécus et histoires des personnes que vous interrogez. À ce titre, vous êtes redevables de leur usage et utilisation : attention par exemple à ne pas promettre en amont des changements radicaux ou la mise en œuvre de projets novateurs.
  • Il faut aussi être clair-e-s sur le fait que les personnes ont le droit de répondre ou non à vos questions, et qu’elles ont le droit de se retirer du processus quand elles le souhaitent, et ce pour valoriser et reconnaître leur autonomie dans celui-ci.
  • Il faut éviter de poser des questions qui risquent de mettre en danger les personnes, notamment dans des contextes mixtes. On ne demande évidemment pas à une femme si elle subit des violences de la part de son mari alors que celui-ci est présent dans la pièce…
  • Adopter une poste d’écoute, et d’accueil de la parole, est essentiel. La collecte de données ne consiste pas à guider les personnes à formuler les réponses que vous attendez mais à accueillir leur parole et leur ressenti.
  • Avoir une posture de questionnement est également nécessaire : il ne faut pas hésiter à creuser pour aller au fond des choses et obtenir des informations et des éléments réellement probants, notamment sur les normes de genre. Pour cela, une question redoutable et efficace est : « Mais pourquoi ? »
  • Ceci étant, il faut aussi savoir quand s’arrêter et accepter que les personnes disent non. S’il est envisageable d’insister une fois pour tenter de lever une résistance perçue à répondre, il vaut mieux en général accepter le choix de la personne et avancer dans le questionnaire.
  • Les personnes concernées seront plus enclines à répondre de façon transparente et précise à vos questions si l’atelier ou l’entretien est facilité par une personne qui leur ressemble ou en qui elles ont confiance. Si vous êtes une femme française, ne vous attendez pas à ce qu’une femme burkinabé s’ouvre à vous instantanément. Les temps d’enquête doivent être facilités au maximum par des personnes appropriées : des femmes pour des groupes de femmes, des hommes pour les groupes d’hommes.
  • Lorsque c’est possible, préférez les groupes en non-mixité, pour atténuer les rapports de pouvoir dans les réponses à vos questions.

Petits conseils du F3E

On nous demande souvent : « quels sont les outils les plus pertinents pour collecter des données genrées ? » Dans cette section, vous trouverez de nombreux outils à reproduire, utiliser, et surtout à adapter à vos besoins ! N’oubliez en effet pas que l’approche intersectionnelle de genre dépend du contexte, du contexte et encore du contexte ! Les outils que nous vous proposons sont généralistes et c’est à vous – qui connaissez votre contexte – de les adapter. Un outil pertinent et utile est celui que vous aurez adapté à votre contexte et à vos besoins ! N’hésitez donc pas à piocher ce qui vous parait pertinent et à modifier les outils que nous vous proposons pour qu’ils collent au plus près à vos usages !

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