Le bingo des résistances
Pour quoi faire ?
Un bingo permet de montrer que ce qui est dit par la personne n’est pas un « simple avis » mais s’inscrit dans quelque chose de social. Ce type de bingo est révélateur des différents types de pseudo-arguments les plus courants.
Posture et démarche
Conseils d’animation et de posture
Cet outil peut avoir plusieurs usages :
- Renforcer ses discours face aux résistances. L’outil peut vous permettre de prendre de la distance avec les contre-arguments et clichés qui vous sont opposés dans votre contexte professionnel ou personnel. Vous pouvez alors l’utiliser de façon individuelle, pour vous.
- Sensibiliser aux contre-discours. L’outil peut servir de de support de discussion lors d’une session de sensibilisation. Vous pouvez le partager avec les participant-e-s et les questionner pour analyser ensemble les résistances et construire des réponses collectives aux discours.
- Vous entraîner à la riposte verbale. L’outil peut vous servir de base pour développer des contre-discours. Il peut servir de support à des échanges sur ce que vous avez pu / pourriez répondre, et imaginer de nouvelles réponses. Nous vous encourageons fortement à jouer les scènes entre vous !
Préparation en amont
- Décidez dans quelle optique vous allez utiliser le bingo.
- Imprimez le bingo, ainsi que les propositions de réponses le cas échéant.
Sur le moment
La plupart du temps, dans les organisations de la société civile (OSC), les questions d’égalités ne sont pas remises en cause de façon frontale, hostile (« femme, tu n’es pas à ta place / tu n’as pas la parole »). Si toutefois cela arrive devant vous, vous pouvez marquer le fait que cela n’est pas tolérable, y compris en vous référant à des textes (de la structures / nationaux / internationaux), à condition que cela ne vous mette pas en danger. Bien entendu, les hommes sont, plus que tout autre, invités à se positionner contre ce genre de comportement.
En général, les manifestations de résistance à une plus grande égalité de genre sont plus subtiles.
Tout d’abord, de nombreuses personnes passent par l’essentialisation, et estiment que les rôles sociaux sont en fait « naturels ». Les femmes cisgenres ayant un utérus, il est normal qu’elles s’en servent pour porter des enfants et qu’elles s’occupent de ceux-ci ensuite.
Il peut s’agir de personnes qui estiment qu’il faut lutter contre l’ensemble des inégalités, sociales notamment, avant le reste, sans prendre conscience que les femmes, notamment, sont à l’intersection de plusieurs discriminations. Se proclamant parfois « humaniste », la personne sous-entend que si vous pointez les discriminations systémiques en lien avec le genre, vous ne défendez qu’une partie des êtres humains, contrairement à elle… Généralement, ces personnes estiment – comme c’est pratique – que les inégalités de genre n’existent plus (ou en tous cas, pas « ici », et leur discours confine alors avec le racisme).
Certaines personnes, ayant compris que le système patriarcal oppresse également – bien que pas du tout dans la même mesure – des hommes, mettent l’accent sur la souffrance de ceux-ci. D’autres vont même un peu plus loin : actuellement, ce sont les hommes qui sont les « vrais opprimés », par les femmes, qui les manipulent. D’ailleurs, ces hommes ne peuvent plus rien dire (et passent leur temps à le dire). Enfin, certaines personnes peuvent vouloir expliquer à des personnes mieux formées, mieux outillées et plus concernées qu’elles ce qu’il faudrait faire et comment…
Une question reste souvent très polémique, et le prétexte de l’interculturalité est souvent pris pour ne pas en parler : la question de l’homosexualité et de l’identité de genre. Pour autant, l’homophobie est courante également dans les pays du Nord global, y compris en France.
Dans le contexte de projets de solidarité, de nombreuses personnes peuvent affirmer, la main sur le cœur, qu’elles sont d’accord avec le principe même d’égalité mais que : la structure n’a pas vocation à travailler sur ce sujet / ce n’est pas une priorité / et d’ailleurs, qui est-on pour imposer notre vision occidentale des choses ? Pour autant, ne pourrait-on pas de mettre d’accord sur le fait que c’est à la charge de toute le monde et de chacun·e de ne pas discriminer (dans un contexte global où les discriminations existent et sont largement documentées) ?
Télécharger le bingo
Éléments de réponse
Nous vous proposons ci-dessous des éléments d’analyse des discours présentés dans le bingo, pour accompagner votre réflexion, comprendre les mécanismes sous-jacents de ces résistances, et ainsi mieux les contrer.
- « Les hommes et les femmes, ce n’est pas pareil, il ne faut pas nier la nature »
Certaines résistances relèvent de l’essentialisme, et se réfèrent à la « nature » supposée des hommes et des femmes (voire même, de L’homme et de LA femme). Or, quand on parle de genre, on parle de construction sociale et des écarts au niveau des rôles (productifs et reproductifs), de l’accès ou du contrôle à des ressources, du pouvoir de
décision… On parle de quelque chose de social.
Ces résistances relèvent du sexisme dit « traditionnel », qui favorise les rôles traditionnels assignés aux femmes et aux hommes, utilise les stéréotypes solidement ancrés qui affirment que les femmes sont moins compétentes que les hommes et qu’elles méritent donc un traitement moins favorable.
- « Être homosexuel·le, c’est pas naturel »
Cet argument se base sur une vision dite hétéronormée de la société, qui estime que la voie « naturelle » pour chacun·e d’entre nous est de se reproduire avec une personne du sexe opposé, dans une logique de procréation. La « dénaturalisation » de l’homosexualité, et plus particulièrement des pratiques sexuelles entre personnes de même genre, n’intervient qu’à la fin du XIXème siècle dans nos sociétés occidentales. C’est seulement à partir de ce moment que le terme « homosexuel » commence à apparaître dans le langage courant, et donc bien a posteriori de la matérialité de ces pratiques, et s’inscrit dans une logique de criminalisation des sexualités non-
reproductives. L’homosexualité n’est d’ailleurs pas visée en soi dans les textes juridiques, mais plutôt toute pratique « contre-nature », même entre personnes hétérosexuelles !
Ainsi, la question n’est pas que l’homosexualité serait ou ne serait pas « naturelle » en soi, mais plutôt qu’elle a été dénaturalisée et criminalisée dans un objectif de contrôle des mœurs et de régulation de la vie intime des individus.
- « A force de faire toutes les batailles on va toutes les perdre ! »
- « Il faut dépasser les clivages de genre et penser en termes d’humanité ».
- « Pourquoi parler du genre alors que nous respectons la diversité ? »
- « On parle tout le temps de genre, pourquoi ne pas plutôt parler de jeunesse ? »
- « Le genre est un sujet de gens privilégiés. »
De nombreuses personnes ne comprennent pas (ou ne veulent pas comprendre !) qu’on ne peut pas séparer les choses, et cherchent à « noyer le genre ». Lutter contre la pauvreté sans perspective de genre alors que la plus grande partie de la pauvreté est féminine, quel sens cela aurait-il ? Comment parler de jeunesses (au pluriel) sans prendre en compte les filles et les jeunes femmes, qui rencontrent des discriminations spécifiques ? Prôner la diversité, c’est bien, mais qu’est-ce que cela recouvre précisément ?
En général, ce genre d’arguments sert à balayer d’un revers de la main le focus proposé sur les inégalités de genre. Souvent, les mêmes personnes balayent, de la même façon, les focus sur les inégalités liées à l’origine, au statut, etc. Ces personnes « ne voient pas les différences » et estiment que « quand on veut, on peut, d’ailleurs, je connais une femme noire qui… ». Elles nient de fait les différents combats au profit d’un concept (humanité, diversité) qui ne recouvre rien de concret. Comme chacun·e est égal·e conceptuellement, il n’y a plus besoin de se poser de question…
Pourquoi parler des droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ et pas seulement des droits humains, alors ? Parce qu’il se trouve que ces personnes sont privées de leurs droits fondamentaux justement en raison de leur genre ou de leur orientation sexuelle. Les droits des femmes et les droits des personnes LGBTQIA+ ne sont pas des droits spéciaux : ce sont des droits consacrés par des traités internationaux sur les droits fondamentaux de toute personne, tels que ne pas subir de discrimination ou de torture, le droit à la vie privée, à la santé, à des conditions de vie décentes, à la sécurité, etc. Mais parce que les femmes et les personnes LGBTQIA+ voient leurs droits fondamentaux niés, il est nécessaire de mettre des coups de projecteur dessus.
- « On parle encore du genre ? Ce n’est pas notre mission, ni notre corps de métier »
- « Je dis pas que c’est pas important, je dis juste qu’on n’a pas d’argent à mettre là-dessus »
- « Il y a d’autres choses à régler sur le terrain ! »
Ainsi donc, s’il n’est pas inscrit dans l’ADN de l’organisation qu’elle œuvre à réduire les inégalités de genre, alors elle ne le doit pas ? C’est donc un choix politique et conscient de l’organisation que de ne pas chercher à réduire les inégalités (qui sont documentées) ? Comment les personnes qui tiennent ces propos justifient-elles cela ?
N’hésitez pas à leur poser la question !
- « Le genre est un concept trop subjectif pour être intégré dans des programmes »
Le « genre » est une approche, qui peut être intégrée dans tous les programmes, toutes les actions car elle vise à rendre visibles et analyser les inégalités afin de mettre en œuvre des actions pour les réduire. Il s’agit à minima d’une grille de lecture qui vient enrichir la compréhension des dynamiques à l’œuvre dans les terrains d’intervention des actions.
Cette phrase traduit un enjeu à « rendre opérationnel » ce que travailler sur le genre implique, et souligne la nécessité de nourrir d’exemples concrets le travail sur la question. Elle peut aussi traduire un manque de considération à travailler le sujet.
- « Mêmes dans les sociétés traditionnelles, les femmes ont le pouvoir : c’est elles qui décident ce que les hommes vont faire en coulisses »
Ces résistances s’appuient sur un mythe : les femmes ont du pouvoir, car elles manipulent et influencent les hommes de leur entourage (en usant de la duplicité qui leur est toute naturelle, bien entendu, et de leur séduction pour mieux contrôler les hommes).
Si l’on regarde les faits, les écarts de genre, alors on se rend très vite compte que, non, les femmes n’ont pas le pouvoir, ce sont les hommes (certains hommes, tout particulièrement) qui l’ont.
- « Les femmes ont tout de même déjà obtenu beaucoup de choses… »
Il est vrai que les femmes, à forces de luttes acharnées, ont arraché certaines victoires. Lesquelles sont précaires (cf. le retour en arrière sur l’avortement, par exemple, dans plusieurs pays européens et aux États-Unis). Toutefois, les inégalités existent encore à de nombreux endroits, qu’elles soient formelles (inscrites dans la loi) ou de fait. Par ailleurs, si « beaucoup de choses » ne veut pas dire « autant que le groupe dominant », alors on ne parle pas encore d’égalité, et il reste du chemin à faire.
- « Ici, l’égalité est atteinte. »
Ce type d’énoncé relève de ce que l’on appelle le sexisme « moderne » qui nie les discriminations fondées sur le genre. Les personnes qui affirment ce genre de propos peuvent avoir des attitudes négatives à l’égard des droits des femmes et des personnes LGBTQIA+ et contester la validité des revendications des personnes concernées.
- « Le genre est un concept discriminatoire pour les hommes »
Face à la remise en cause de leurs privilèges, certains hommes se sentent, à leur tour, discriminés. C’est normal, ils avaient 90% du gâteau, on leur demande d’en rendre une partie, ils ont donc l’impression d’être perdants. Et c’est vrai, ils perdent par rapport au passé, en termes de pouvoir, par exemple. Mais restent encore très largement dominants par rapports aux femmes et minorités de genre.
On ne peut pas parler de discrimination, qui renvoie à un déséquilibre systémique, pour un groupe dominant. Les hommes ne subissent pas de discrimination spécifique liée à leur genre, tout comme les personnes blanches ne subissent pas de discrimination liée à leur couleur de peau. Le sentiment de discrimination ressenti est davantage lié à un sentiment de perte de pouvoir que de discrimination réelle et systémique à l’encontre d’un groupe.
Travailler sur le genre, ce n’est pas chercher à passer d’un système binaire « homme vs dominé·es » à un système « femme vs dominé·es ». C’est travailler sur les relations de pouvoir pour que chacun·e puisse avoir les mêmes opportunités, les mêmes droits, etc.
- « Il ne faut pas oublier les hommes »
Justement, lorsque l’on parle de genre, on parle de réduire les inégalités, les écarts, entre les différents groupes sociaux, et tout particulièrement entre le groupe des femmes et le groupe des hommes, mais aussi à l’intérieur de ces groupes (concept d’intersectionnalité). Ainsi, prendre en compte le genre n’oublie pas les hommes, au contraire. Par contre, dans le cas où ils seraient favorisés, à quelque niveau que ce soit, alors on travaillerait à équilibrer les choses…
L’enjeu est de changer le système qui valorise des comportements de domination, de pouvoir, d’accaparement, de destruction sur les autres humains (et sur l’environnement), comportements traditionnellement associés aux hommes. Dans cette perspective, certaines personnes mentionnent par exemple la représentation disproportionnée des hommes dans les populations carcérales, ou leur taux de suicide particulièrement plus élevé. Or, ces arguments sont souvent utilisés pour discréditer le travail sur le genre plutôt que de chercher à agir sur les causes réelles et sérieuses de ces inégalités. Le système actuel, qui met de façon disproportionnée les hommes en prison et les pousse au suicide, est pensé, construit et reproduit par les hommes eux-mêmes. Travailler sur le genre, c’est donc agir pour déconstruire ce système qui dans sa globalité favorise les hommes, mais a aussi des conséquences néfastes sur eux. C’est tout l’enjeu de travailler sur les masculinités.
- « Les hommes ne peuvent plus rien dire sans être accusés de sexisme ! »
Le sexisme est un système, ce qui veut dire que, nous toutes et tous, baignons dans le sexisme, et qu’il faut des efforts longs et constants pour en prendre de la distance. Ainsi, toute personne, d’autant plus quand elle est en situation de pouvoir, et sans même s’en rendre compte parfois, peut tenir des discours ou avoir des agissements sexistes. Plutôt de s’offusquer de la remarque, peut-être faudrait-il se demander en quoi améliorer les choses ?
- « Le genre est un sujet de plus en plus dangereux. Aux États-Unis, on ne peut même pas prendre l’ascenseur tranquille. »
Ce type de phrase revient en substance à dire que de pauvres hommes innocents pourraient être accusés de violences sexuelles par des femmes vengeresses et manipulatrices. Pourtant, les fausses déclarations de vol, les fraudes à l’assurance, etc. sont bien plus nombreuses que les fausses plaintes pour violences sexuelles. Sachant les obstacles que rencontrent les femmes qui dénoncent des violences sexuelles (critiques voire représailles, jugements des proches, dysfonctionnements de procédures lourdes nécessitant temps et argent, sexisme institutionnalisé, éventuel nouveau traumatisme lors de procédures…), il n’y a pourtant rien à gagner à dénoncer faussement une agression sexuelle. En France, 1% seulement des plaintes pour harcèlement ou agression sexuelle aboutissent à une condamnation.
- « Pour moi, le genre, c’est pas vraiment ça, c’est plutôt… »
- « Il faudrait utiliser d’autres termes pour le féminisme, le genre et l’intersectionnalité »
Que vous soyez référent·e genre, que vous ayez un diplôme ou que vous soyez tout simplement mieux formé·e, outillé·e et intéressé·e par le sujet, il se trouve toujours, quelque part, un homme persuadé qu’il sait mieux que vous comment vous devriez faire les choses, comment vous devriez nommer votre combat, comment vous y prendre… Plusieurs solutions s’offrent à vous face à ce genre d’énergumène : l’écouter attentivement en posant les questions les plus naïves possibles (si vous avez du temps à perdre) et cocher le bingo ; argumenter pied à pied ; ou tout simplement lui rappeler qu’il n’a pas les compétences requises et l’ignorer. Attention toutefois à ne pas vous mettre en danger.
- « De toute façon, vous voyez du sexisme partout »
- « C’était juste une blague, tu n’as vraiment pas le sens de l’humour »
Le sexiste peureux, c’est celui qui recule dès que l’on lui fait remarquer sa posture. On voit du sexisme partout ? Peut-être, et on aimerait bien que ce ne soit pas le cas, car ça signifierait que la société serait moins inégalitaire. Cela dit, si des personnes formées voient du sexisme à tel et tel endroit, pourquoi rejeter en bloc ce qu’elles ont à dire et ne pas les écouter, afin d’améliorer les choses ?
Quant à « l’humour » qui se moque d’une personne ou d’un groupe déjà discriminé, il devrait être banni puisqu’il renforce les stéréotypes qui sous-tendent les discriminations et se fonde sur un rapport de force au désavantage de la cible de la « blague ». Le rire est politique, c’est un choix social. En riant d’une personne ou d’un groupe déjà discriminé, on prend le risque de créer de la connivence avec les personnes ou les groupes qui les discriminent, qu’on le veuille ou non. Rire est donc un choix, ou du moins un positionnement, conscient ou non. Pourquoi alors ne pas se moquer des dominants, plutôt que des dominé·e·s (oui, Roger, c’est plus difficile, mais ça montrera peut-être qu’en fait, tu as de l’humour…) ?
- « Le genre est une approche coloniale qui ne respecte pas les autres cultures »
- « Le féminisme est un concept occidental »
- « On ne peut pas parler d’homosexualité dans les pays « du Sud », ça n’existe pas là-bas, c’est une invention de l’Occident »
En fait, c’est plutôt la binarité de genre (et l’hétéronormativité) qui a été imposée par l’Occident lors des colonisations. Certaines sociétés peuvent en effet inclure un 3ème genre, avec des rôles sociaux considérés comme distincts du rôle social attribué aux femmes et du rôle social attribué aux hommes, comme par exemple au Népal et dans certaines régions d’Inde. Dans certaines sociétés natives américaines, il y avait 5 genres.
Il existe aussi de nombreux courants féministes (qu’ils se nomment comme tels ou pas) dans de nombreuses régions du monde, qui intègrent une approche différente du féminisme occidental. Le féminisme chicanos, par exemple, intègre une dimension décoloniale, le féminisme des peuples autochtones intègre souvent une dimension écoféministe, le féminisme musulman s’inscrit dans une veine post-coloniale, il y a des mouvements de défense des droits des personnes LGTBQIA+ dans de nombreux pays, y compris ceux qui criminalisent les relations entre personnes du même genre…
Bref, de tout temps et partout, des femmes et des personnes LGBTQIA+ se sont battues contre les oppressions dont elles étaient victimes. Elles le font à partir de leur contexte, de leur point de vue situé, qu’il est important de prendre en compte, et sur lequel on ne doit pas, en effet, imposer des idées préconçues (sans négocier sur les droits humains !). Il est ainsi essentiel de s’allier, rendre visible, et valoriser ces mouvements locaux, qui auront plus de légitimité et de pertinence à aborder ces sujets.
- « Allez plutôt parler d’égalité dans les pays musulmans »
- « Ne vous plaignez pas, c’est pire ailleurs… »
Oui, à l’heure actuelle, la situation est « pire » dans de nombreux pays qu’en France, mais cela ne veut pas dire que la France est exemplaire en termes d’égalité de genre. Et cela dans tous les domaines. Petit florilège (non exhaustif, malheureusement !) issu des données du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCEFH) :
- Violences intrafamiliales : en moyenne, une femme décède tous les 3 jours, victime de son conjoint ou ex-conjoint. En 2017, 25 enfants ont également été tués dans le cadre de violences conjugales. Pour la moitié des femmes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint, les violences antérieures commises contre elles par l’auteur du meurtre étaient connues, soit par les forces de l’ordre, soit par leur entourage. Le handicap est un facteur aggravant d’exposition aux violences faites aux femmes : 3,9% des femmes handicapées contre 1,87% des femmes en moyenne.
- Pauvreté : en 2017, 8,1% des femmes contre 7,9% des hommes vivaient sous le seuil de pauvreté (1026 € pour une personne seule). C’est particulièrement le cas des familles monoparentales, qui sont à 85% dirigées par une femme. 1 sur 3 est sous le seuil de pauvreté, surtout quand la mère est inactive : 68% d’entre elles sont pauvres.
- Travail : les femmes constituent 70% des travailleur·euses pauvres exerçant un emploi procurant un revenu inférieur à 964 € mensuels, elles représentent 82% des emplois à temps partiel et occupent 62% des emplois non qualifiés. Elles représentent 76,7% des employé·es, 51,2% des professions intermédiaires, 40% des cadres et professions intellectuelles supérieurs, 19% des ouvrier·es. Elles gagnent 24% de moins que les hommes (salaire annuel moyen). La moitié des emplois occupés par les femmes sont concentrés dans 12 des 87 familles professionnelles (20 familles professionnelles du côté des hommes). Elles représentent notamment 98% des aides à domicile, aides ménagères et assistantes maternelles. De plus, 1 femme sur 5 a été victime d’harcèlement sexuel au cours de sa vie professionnelle.
- Retraites : la pension moyenne des femmes à la retraite était inférieure de 38,8% à celle des hommes en 2014 (1007 € par mois contre 1660 €).
- Travail domestique : En 2010, les femmes vivant en couple et ayant au moins un enfant consacraient 34 heures par semaine au travail domestique contre 18 heures pour les hommes dans la même situation. Le temps consacré aux loisirs était moindre pour les femmes (3h46 par jour), que pour les hommes (4h24 par jour).
- Médias : En 2011, il y avait 18% de femmes parmi les expert·es invité·es dans les émissions de télévision, de radio ou encore les principaux hebdomadaires. A la radio, le temps de parole des experts hommes est de 25 minutes contre 1 minute 35 pour les expertes femmes.
- Hétéronormativité : En France, c’est en 2012 seulement que la discrimination envers les personnes trans a été inscrite sur la liste des discriminations punies par le code pénal. La loi sur la PMA « pour toutes » (qui étend la PMA, réservée jusqu’alors aux femmes hétérosexuelles) exclut les personnes trans, hommes comme femmes. Ainsi, un homme trans possédant un utérus et des ovocytes fonctionnels, mais ayant procédé à son changement d’état civil, n’aura pas accès à la PMA. Les femmes trans, elles, n’ont pas l’autorisation de conserver ni d’utiliser leurs propres gamètes, ce qui leur aurait permis de concevoir un enfant par PMA avec leur partenaire. Quant aux personnes intersexes, elles sont mutilées dès leur naissance et assignées au genre féminin. Enfin, les personnes qui sortent de l’hétéronormativité vivent des violences et du rejet, frontal ou plus subtil, dans toutes les sphères de la société.
Et le sexisme ne recule pas, en France : selon le dernier rapport du HCEFH, 37% (+3 points) des hommes considèrent que le féminisme menace leur place. Plus d’un homme sur 5 de 25-34 ans considère normal d’avoir un salaire supérieur à sa collègue à poste égal. 70% des hommes pensent encore qu’un homme doit avoir la responsabilité financière de sa famille pour être respecté dans la société. Plus de la moitié de la population trouve encore normal ou positif qu’une femme cuisine tous les jours pour toute la famille. Les violences sexistes et sexuelles ne reculent pas non plus : 37% des femmes déclarent toujours avoir vécu une situation de non-consentement, un chiffre qui grimpe à plus de 50% chez les 25-34 ans. Le rapport 2024 insiste sur le fait que le sexisme prend ses racines dans la famille et à l’école. Dans les familles, avant l’âge de 2 ans, les enfants sont confronté·es à la division des rôles et renvoyé·es à leur genre.
- « C’est encore la casse couille du genre qui parle… »
- « Le genre est un sujet de wokistes »
- Mégenre quelqu’un intentionnellement
Même si c’est rare, certains expriment frontalement leur hostilité aux personnes qui œuvrent en faveur de l’égalité de genre. Si leurs paroles ou actes tombent sous le coup de la loi (propos sexistes, homophobes ; harcèlement sexuel, violences physiques ou sexuelles…), vous pouvez leur rappeler, et le remonter à votre hiérarchie si c’est dans un contexte de travail.
Vous pouvez également décider de clore la conversation : « je note que tu n’es pas pour l’égalité des droits, je ne souhaite pas perdre du temps à argumenter avec toi. »
Et ensuite ?
Avant tout : prenez soin de vous et protégez-vous !
Les femmes et les personnes LGBTQIA+, en tant que groupes sociaux, sont confrontées au quotidien à des (micro)agressions, discriminations, injustices. Pour autant, leur opposition est délégitimée. Lorsque l’on est sensibilisée à cette question, on le voit partout où il existe : c’est-à-dire à peu près partout, et cela a un coût émotionnel important. D’autant plus si l’on nous charge d’expliquer encore et toujours que, oui, cela existe encore, même ici, même maintenant… Nous recevons généralement peu de soutien. C’est pourquoi prendre soin de soi-même est une nécessité pour un engagement durable, en plus d’un acte de résistance à l’encontre des normes oppressives.
Si vous le pouvez, échangez avec des personnes alliées, au sein de votre structure, dans votre réseau professionnel, personnel, etc. ; alertez votre hiérarchie, demander-lui d’organiser des interventions de prévention du harcèlement sexuel et des agissements sexistes (obligatoires dans de nombreux cas), participez à des stages d’autodéfense verbale, occupez-vous de votre corps, de votre créativité, de votre bien-être.
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